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Questions et réponses avec… Russel-Aurore Bouchard, historienne marginale

Le 17 juin 2022 — Modifié à 15 h 11 min le 17 juin 2022
Par Julien B. Gauthier

Dans chaque édition du Réveil, nous vous proposons une entrevue avec une personnalité publique. L’idée est d’aller un peu plus loin de ce que l’on connaît de l’image de la personne. Cette semaine, Russel-Aurore Bouchard, historienne ayant plus de 70 livres à son actif. Une femme qui n’a pas la langue dans sa poche.

Comment votre passion pour l’écriture et pour l’histoire s’est-elle développée?

Le livre a toujours été une passion pour moi, même très jeune. Chez moi, j’ai des livres partout, des bibliothèques mur à mur. Mon sous-sol en est plein.

J’ai toujours voulu écrire. Je me souviens avoir dit à un ami, lorsque j’étais très jeune : dans la vie, je vais écrire un livre. Je devais être au primaire. Je ne savais pas sur quoi, mais je voulais écrire.

Je me souviens quand j’allais à la bibliothèque municipale de Chicoutimi. Elle se trouvait au 2e étage de l’Hôtel de Ville. J’ai des souvenirs extraordinaires. Elle prenait un coin et de l’autre côté se trouvait le musée. Je voyais les objets du musée et ça m’attirait beaucoup. Je n’avais pas d’argent pour y aller, ça coûtait 25 ¢.

J’ai toujours aimé le contact avec le papier. Tu as un livre, tu l’aimes ou tu ne l’aimes pas, tu le brules, tu le passes, tu en fais ce que tu veux. Ce qui est dedans est inaltérable. Tu écris quelque chose sur internet, tout peut être transformé. Le livre est un médium extraordinaire.

Contrairement à d’autres historiens, vous n’avez pas eu l’opportunité d’enseigner votre savoir sur les bancs d’école, notamment au Cégep ou à l’université. Pour quelle raison?

Si j’ai un regret, c’est de ne pas avoir pu le faire. Selon moi, la création, c’est une rébellion. Il faut dépasser le présent, la conformité. Tous les créateurs sont en quelque sorte des gens qui essaient de voir un peu plus loin que le présent, que ce soit dans la sculpture, l’écriture, le théâtre ou la peinture.

Ce sentiment est très fort chez moi. J’ai toujours écrit ce que je ressentais, que ça vous plaise ou non. Je fais mon possible pour donner le meilleur de moi-même. Et ça ne plait pas aux institutions. Elles sont les gardiennes du présent, de la conformité, de la stabilité. Je n’ai jamais voulu jouer le jeu.

Je me souviens d’une fois où ils manquaient de professeurs d’histoire au Cégep. Les autres professeurs ont tous dit non. Personne n’a voulu me passer. Je suis considérée comme un danger.

Il y a 15 ans, en 2007, vous avez effectué votre transition vers une nouvelle identité du genre. Avec du recul, quel bilan faites-vous de ce changement radical?

J’ai été une précurseure. Les gens ont été surpris au début, car ça n’existait pas. Je n’étais pas capable de jouer sur deux visages, j’étais très inconfortable avec ce que je vivais intérieurement.

J’ai encore ma femme, mes enfants, mes amis, je sens que les gens m’aiment. J’ai récupéré tous mes espaces sociaux et politiques. Tout! Je n’ai pas perdu d’amis, sauf un ou deux. Mais les gens n’évoluent pas tous à la même vitesse, et je l’accepte. Au début, ma crainte était de perdre mon lectorat. Mais non, je n’ai rien perdu.

Je suis la même personne. Russel reste Russel. Je n’ai pas changé. C’est tellement plaisant de voir comment les gens ont accepté ça. Ils comprennent. Et de voir aussi que les jeunes ne souffriront pas ce que j’ai souffert depuis ma plus tendre enfance.

Je ne regrette rien. Si je fais le bilan de ma vie, j’ai eu une belle vie. J’ai réalisé mes rêves et c’est extraordinaire. J’ai aimé, j’ai été aimée, j’ai eu des enfants, j’ai fait quelques voyages!

Qu’adviendra-t-il de vos recherches et de vos archives lorsque vous ne serez plus là?

Elles iront dans un container. C’est une tragédie. J’ai un fonds de recherche et il n’y a personne pour récupérer ça.

J’ai déposé 50 boîtes à la Société historique du Saguenay, car je commençais à manquer de place chez moi.

Une fois, j’y suis retournée pour consulter des documents et c’était le drame. Toutes mes caisses classées d’une main de maître – plusieurs avaient été volées. Tout ce qui était à l’intérieur des autres était pêle-mêle.

J’avais comme entente que l’ensemble de mes 150 boîtes iraient à la Société à ma mort. Mais le climat avec la Société s’est détérioré. On m’a manqué de respect.

Il me reste une centaine de caisses. Ça ira à la poubelle. C’est triste, mais ce n’est pas comme si je n’avais pas essayé!

J’ai constitué une bibliothèque extraordinaire pour notre histoire. Des livres, j’en ai achetés! Nos bibliothèques publiques ont été élaguées. Elles ont été remplies par les souffrances de nos parents et de nos grands-parents. Avec la modernité, on a préféré se concentrer sur la bonne administration. C’est dommage.

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